Cinexpérience #72: The Square de Ruben Östlund, palme d’Or du Festival de Cannes 2017

Les cinexpériences SensCritique

Depuis le temps que je suis inscrite sur Sens Critique, et après plusieurs cinexpériences, je n’avais encore jusqu’alors jamais pensé à en faire un article. Pourtant, avec cette cinexpérience #72, impossible de ne pas le faire.

Pour ceux qui ne savent pas très bien ce dont je parle, je fais référence au réseau social SensCritique, une sorte de Facebook de la culture : on y note les films, livres, séries, jeux vidéos et albums lus, vus, écoutés ; on peut y écrire des critiques, interagir entre membres, établir des classements et faire des sondages.

De plus, ce site maintenant relativement populaire propose également de participer à ce qu’il appelle des « cinexpériences ». Le principe ? On va au cinéma indiqué sur notre invitation pour aller voir un film à l’aveugle – on ne découvre le titre qu’une fois assis dans la salle. Ce sont toujours des films en avant première, et l’équipe du film ou le réalisateur est souvent présent à la fin pour présenter son oeuvre et pour répondre à des questions.

Cette cinexpérience #72 était ma quatrième ou cinquième. RDV 19h30, au club de l’étoile. On fait la queue, places de premier choix en plein milieu de la salle. Et là: « The Square ». Palme d’Or du Festival de Cannes 2017 donc. Exclamations dans la salle, puis le silence se fait lorsque le noir tombe.

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The Square: le pitch

« Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle. » via SensCritique.

Ruben Östlund

Prenons d’abord le temps de mentionner que le réalisateur, Ruben Östlund, est ce qu’on peut appeler un habitué de la Croisette. Passé par la Quinzaine en 2011 avec Play, et Un Certain Regard en 2008 (Happy Sweden) et en 2014 avec Snow Therapy, le cinéaste a été récompensé à plusieurs reprises pour ses films.

Cette année, c’est la consécration avec la Palme avec The Square qu’il a reçu des mains du président du jury Pedro Almodovar.

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Source: lesechos.fr

Ambiguïté et complexité sur fond de satire sociale

The Square est un film complexe et protéiforme. A la fois versant dans la bienveillance et les messages de paix et d’amour de son prochain, Ruben Östlund n’a pour autant pas dénigrer l’opportunité d’asséner un oeil satirique à l’objet de son étude : la société, en tant que Tout, addition de nos individualités singulières.

Lié par la thématique de l’art contemporain comme fond de l’intrigue, The Square offre une mosaïque d’épisodes de notre vie quotidienne, chacun scruté, analysé, et jugé. Tout le monde en prend pour son grade, car tout le monde est responsable de ses actes: c’est cette mentalité individuelle qui a créé un consensus social, et vice-versa. Notre inaction devient aussi l’inaction de notre voisin.

Une femme qui crie à l’agression peine à se faire aider. Après insistance, deux hommes s’unissent pour la défendre, pour qu’à la fin Christian (Claes Bang), le protagoniste, se rende compte qu’il s’est fait voler pendant ce qu’il croyait être sa bonne action pour laquelle il s’est auto-congratulé pendant plusieurs minutes (« Qu’est-ce qu’on se sent vivant ! »).

Répondant à la mauvaise action plutôt qu’à la bonne s’enchaine alors une succession d’évènements le plongeant dans une crise existentielle alternant de façon chaotique actions altruistes (donner de l’argent, rétablir la vérité) et actions égoïstes (conquérir pour son propre plaisir et sa gloire, prioriser ses soucis). L’apogée de cette ambiguïté comportementale culmine avec sa prise de conscience, une vidéo où il s’excuse en son nom des répercutions de ses mauvaises actions, mais aussi au nom du reste de tous; une sorte de documentaire témoignage, un faire-valoir auprès de ceux à qui il a causé du tort.

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Source : Alamode Films (c)

Quand l’esthétique scandinave rencontre l’art contemporain

Ce qui m’a le plus frappée dans The Square, c’est l’image du film. Les plans, la lumière, tout est réfléchi pour offrir une expérience artistique au spectateur, tout en arrivant à faire passer un message sans un mot. La richesse de la composition des cadres mis en valeur par une lumière nordique pâle et perçante, aseptisée et chaleureuse à la fois est subjuguante. Le caractère conceptuel de l’exposition artistique expérimentale du musée où travaille Christian semblent s’être étendu à tout le film.

Rares sont les films où plus d’une scène reste ancrée dans l’esprit. Pourtant avec The Square, les doigts d’une main ne suffisent pas: la scène de la montée de l’escalier en colimaçon, le déchiquetage des poubelles par Christian, le dévissage de la statue équestre, l’interview de début sur fond blanc et bien sur la scène du banquet avec le magistral Terry Notary…

L’une des scènes qui m’a marquée est notamment la scène du centre commercial, avec un Christian perdu qui tente d’obtenir de l’aide auprès de ses semblables, en vain. Plan en contre-plongée dans cet espace vaste et aseptisé tout de blanc vêtu, où les Hommes , de dos, ainsi anonymement déshumanisés, procèdent à leur parade quotidienne symbolique à la fois d’un consumérisme agressif mêlé à un individualisme sauvage où la figure de l’Autre n’est plus semblable mais ennemie.

Une satire de tous

Comme tout film, comme toute palme, The Square est critiqué. Et il a ses défauts: la fin s’attarde, le film peut être accusé de se mordre la queue. Cependant, il applique sa satire à toutes les strates sociales. La vie urbaine est un défilé désordonné de mendiants rejetés, de cités craintes face à des CSP supérieures baignant dans un monde arty-hip, balance minutieusement élaborée entre richesse (culturelle, intellectuelle, et du porte-feuille…) et tendance minimaliste. Le film illustre la tendance au « politiquement correct » et notre rapport à l’altérité avec brio (l’enfant présent en réunion qui pleure, le malade de la Tourette qui perturbe une interview…)

L’art est dépeint comme risible (oui, une oeuvre peut se faire aspirer!), mais complexe en même temps ; les victimes se retrouvent être les voleurs ; les rapports de séduction construits autour du pouvoir finissent en rapports sexuels maladroits – avec une scène tout à fait saugrenue qui prouve que proximité physique et confiance ne vont pas nécessairement de mise lorsque Christian rechigne à donner son préservatif usagé à sa conquête d’un soir. Témoignage sur l’égo, mais aussi critique du modèle politique et sociale scandinave construit autour de la tolérance et de l’altruisme.

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Le facteur réalité: une prise de conscience ?

La figure du singe, centrale au film – à la fois présentée (le vrai singe), et représentée (par l’acteur Terry Notary, acteur également dans le film) illustre le stratagème du miroir d’Östlund : nous confronter à nous-même. Reflet de notre société, mais aussi de notre individualité, notre singularité, notre nature humaine. La crise existentielle de Christian est à la fois la sienne, mais aussi la notre, celle de notre voisin, et celle de nos sociétés contemporaines.

Spectateurs d’une triste réalité qui est en fait la nôtre, Östlund invite non pas à tomber dans un intellectualisme pédant autour de la réflexion sur nos actions, cachés derrière  nos excuses et prétextes, mais à la manifestation physique de cette prise de conscience.

Tragicomédie désopilante, ce n’est pourtant pas un film que Ruben Östlund nous présente, c’est un tableau qu’il nous peint. Et bien qu’il nous présente un message universellement accepté, le manque de contentieux ne le rend pas moins vrai, et ne devrait en aucun cas le rendre plus ennuyeux. C’est ce que The Square tente de prouver.

. * .

A suivre, mon compte rendu de la rencontre avec Östlund et ma photo de la palme d’or ! 😉

 

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One Reply to “Cinexpérience #72: The Square de Ruben Östlund, palme d’Or du Festival de Cannes 2017”

  1. […] my previous article about what I thought of The Square, that you can read here, I wanted to write a second article about my meeting with Ruben Östlund thanks to the […]

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