Créer sa maison d’édition à 25 ans ? Dans la peau d’un jeune éditeur : Yovana, les livres qui vont vous faire voyager

Aujourd’hui je vous propose de rencontrer Julien Poujol, le fondateur de la maison d’édition Yovana, spécialisée en récits de voyage. Julien partage avec nous son parcours, ses projets, et les étapes clefs de la création de propre maison d’édition à seulement 25 ans !

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Bonjour Julien ! Merci de te prêter au jeu de l’interview ! Avant d’entrer dans le vif du sujet, peux-tu d’abord brièvement rappeler le rôle d’une maison d’édition ? D’un éditeur ? 

Bonjour Manon, merci à toi !

Et bien il est difficile de dresser le portrait général d’un éditeur : il y a presque autant de façons d’exercer ce métier que d’éditeurs. Tout d’abord, dans une grande maison d’édition, l’éditeur est celui qui accompagne l’auteur dans l’amélioration, la réalisation de son texte.

Mais je vais plutôt parler de ce que je connais le mieux : la petite édition indépendante, qui constitue d’ailleurs l’essentiel des structures éditoriales en France. Dans ces petites structures, l’éditeur est nécessairement un touche-à-tout. Il accompagne bien sûr l’auteur en amont de la publication, mais va aussi coordonner le travail des graphistes, illustrateurs, maquettistes et correcteurs sur un projet donné, tout en gérant parallèlement la communication (plans média : trouver les influenceurs qui feront parler de la publication) et la commercialisation (rendez-vous en librairie, référencement sur les boutiques en ligne, etc.)

Bien qu’il soit nécessairement caméléon, le petit éditeur n’est pas un super-héros, et n’est donc pas à l’aise dans tous les compartiments du métier ! Chaque maison se structure différemment : certaines choisiront de mettre l’accent sur l’éditorial en publiant énormément, d’autres parieront sur une grosse présence sur les réseaux sociaux, d’autres encore se concentreront sur la qualité esthétique de leurs ouvrages ou passeront un maximum de temps auprès des libraires. Le seul point commun à toutes ces structures est que, faute de temps et d’argent, elles ne pourront optimiser tous ces aspects du métier.

Parlons maintenant de Yovana. Peux-tu nous présenter ta maison ? Quelle était la motivation derrière ce projet ?

La maison d’édition Yovana a été lancée en 2015. Mon objectif initial était de proposer une littérature ouverte sur le monde. Cela s’est traduit à la fois par la diversité géographique des « plumes » que j’ai pu défendre – Siham Bouhlal est marocaine, Christine Gilliet canadienne, Dario Jaramillo Agudelo colombien – et par les textes publiés, chacun s’évertuant à élargir l’horizon culturel et géographique du lecteur. 

D’où vient le mot « Yovana » ? 

Nous nous sommes tant agité les neurones pour trouver un nom adéquat au projet que sa genèse est difficile à expliquer ! L’essentiel, c’est que ce nom soit facile à retenir et qu’il évoque une certaine fraîcheur, un ailleurs que l’on ne saurait vraiment situer. Certains croient y percevoir de l’hawaiien, d’autres du russe, d’autres encore de l’hébreu : rien de tout cela ! Ce nom est une première porte vers un ailleurs : voilà tout ce qui compte.

A quelle fréquence publies-tu des ouvrages en moyenne ? 

1 publication en 2015, 2 en 2016, 3 en 2017, puis.. seulement 2 en 2018, mais nous tenterons de reprendre un rythme de croisière de 3 publications annuelles dès 2019.

Qui se cache derrière les éditions Yovana aujourd’hui ?

Nous sommes actuellement trois dans l’équipe : je dirige la maison et m’occupe de l’éditorial avec Marie-Laure de Noray-Dardenne, tandis que Laurence Holvoet travaille à mi-temps pour nous aider dans la gestion des manuscrits, l’administratif, la communication et les relations libraires.

Mais au fait, comment en es-tu arrivé à créer ta maison d’édition ? C’est un gros projet, surtout que tu es encore jeune ! Quel est ton parcours ?  

En effet, à 29 ans, je contribue à faire baisser la moyenne d’âge des éditeurs ! J’ai d’abord fait des études de Sciences politiques en France, en Espagne et au Canada, sans y avoir trouvé ma voie. Ayant toujours été passionné de littérature et connaissant des auteurs après avoir été chroniqueur radio dans une émission littéraire à l’université, j’ai fait le pari de quitter mes études pour lancer tout de suite ma maison d’édition. À 25 ans, on a ce qu’il faut d’audace et d’inconscience pour se lancer dans de telles aventures !

D’où te viens cette passion pour l’objet livre ? As-tu déjà essayé de passer de l’autre côté du miroir et d’écrire ?

Lors de mes études, j’ai passé deux ans à alimenter deux fois par semaine un blog littéraire en écrivant de petits textes satiriques, parfois poétiques. Depuis, l’écriture m’accompagne toujours sporadiquement, comme une amie à laquelle je pourrais aller rendre visite lorsque le besoin s’en fait sentir. Même si cela ne se fera peut-être pas, j’ai la conviction que je tenterai un jour de passer de l’autre côté du miroir, pour de bon. Mais pour le moment, quel plaisir de m’aguerrir en plongeant dans les arcanes de l’écriture des autres !

Quant à l’objet-livre, il est effectivement au centre de notre démarche. Avant de me lancer, j’ai beaucoup observé des éditeurs dont l’identité visuelle était marquante et fort identifiable (Zulma, Gallmeister, Vents d’Ailleurs…). J’ai beaucoup travaillé avec mes deux graphistes pour qu’à l’instar de ces maisons de référence, Yovana se distingue dès le premier coup d’oeil en librairie.

Quels obstacles as-tu rencontré lors de la création de Yovana ? 

Bien que j’aie suivi une année de Master Édition, il y a beaucoup d’aspects du métier qu’il m’a fallu apprendre sur le tas. Je crois d’ailleurs que le diplôme n’y fait rien : lorsqu’on est amené à diriger une entreprise, petite ou grande, l’essentiel du temps est consacré à la gestion de problèmes ou d’obstacles, ce qui est très formateur.

Pour ce qui est de l’éditorial, les premières questions auxquelles il me fut essentiel de trouver des réponses furent les suivantes : faut-il choisir les projets de publications à l’instinct, ou faire intervenir une part de rationnel (état du marché, réseau de l’auteur, etc.) ? Comment faire cohabiter les coups de coeur et la rentabilité financière ?

Côté communication, je me suis longtemps posé la question du temps à consacrer aux réseaux sociaux, de l’intérêt de certains d’entre eux pour mon projet, ou encore de l’argent à investir dans les mailings.

Côté commercial, mes débuts se sont faits en autodiffusion-distribution : les problématiques autour des frais postaux et du temps passé en tournée auprès des libraires étaient pléthore…

Et au niveau du financement, comment ça s’est passé. Crowdfunding, prêt à la création d’entreprise, économies personnelles…? 

Pour démarrer, j’ai fait le choix d’engager mes économies personnelles dans le projet, ce qui m’a permis de lancer les 2-3 premiers projets. Depuis, nous nous autofinançons, sans avoir recours ni au crowdfunding, ni aux banques.

Cartes des ouvrages chez Yovana

Comment trouves-tu les ouvrages, ou les auteurs ? Fais-tu appel à des agences de scouting ou alors il s’agit de démarchage personnel ? 

Pour ce qui est de trouver de nouveaux auteurs & manuscrits, nous fonctionnons beaucoup par cooptation : la plupart du temps, nos recrues nous ont été présentées par une personne de confiance, un intermédiaire dont on apprécie les goûts littéraires. Il peut d’ailleurs arriver que cet intermédiaire fasse partie de notre écurie d’auteurs.

C’est une relation suivie qui s’établit entre les auteurs avec qui tu travailles je suppose. Vous travaillez main dans la main dans la conception de chaque projet, chaque livre ? Quelles sont les étapes de cette collaboration ?

En effet, nous considérons vraiment que nous faisons équipe avec l’auteur sur son projet de livre.

Tout d’abord sur l’éditorial, à savoir l’amélioration du manuscrit. Ma collègue Marie-Laure et moi-même nous concertons pour proposer à l’auteur, par séquences, une série de modifications (ajouts, suppressions, modifications) qu’il va ratifier ou rejeter. Nous revenons ensuite sur celles qu’il a rejetées pour effectuer des arbitrages.

Une fois l’éditorial passé, chez Yovana, le choix du titre se fait aussi en bonne entente avec l’auteur. Naturellement, l’éditeur ayant la tâche d’optimiser ce qui constituera au final le « produit-livre », c’est à lui que reviendra le fin mot. Or, nous savons pertinemment que pour être un bon ambassadeur de la version finale du projet, l’auteur doit adhérer à ce « produit-livre », d’où cette nécessaire concertation en amont.

Il en est de même pour ce qui est du choix de couverture, élément essentiel de l’attractivité commerciale du livre : l’éditeur, conseillé par son graphiste, garde la main sur la décision finale, mais doit s’assurer que l’auteur se retrouvera dans le choix effectué. C’est en tout cas notre manière de procéder chez Yovana.

Par ailleurs, l’éditeur a tout intérêt à ce que l’auteur soit partie prenante du plan communication en amont de la publication. L’auteur pourra par exemple mettre à disposition son réseau de journalistes, blogueurs ou rédacteurs qui contribueront à faire parler du livre.

Enfin, nous sollicitions nos auteurs plusieurs fois par an pour participer à des salons du livre.

Les auteurs chez Yovana :

Quels sont les critères que tu recherches avant de publier un livre ?

Je veux qu’il y ait un ton ! Cela paraît assez généraliste, mais on remarque vite les plumes qui « copient » trop sur l’air du temps et celles qui savent distiller leur propre mélodie.

Plus prosaïquement, et sans s’enfermer dans une chapelle, il est essentiel de « faire catalogue ». Je me tourne ainsi davantage vers des ouvrages permettant de découvrir un pays / une culture en profondeur, ou dans lesquels la thématique du voyage est prépondérante.

Et une fois que la décision de publier est prise, que se passe-t-il ensuite ? 

Les premières étapes suite à la décision de publier un ouvrage sont la rédaction et la signature d’un contrat d’édition, puis la soumission à l’auteur d’un rétroplanning qui  lui permettra d’avoir une vision générale sur le séquencement des différentes étapes qui mèneront à l’office (la sortie en librairie).

Quid de l’aspect marketing / RP / promotion ? 

En tant que petit éditeur, nous misons davantage sur le bouche-à-oreille auprès des libraires et sur les relations blogueurs pour faire parler de nos livres que sur les relations presse.

Concrètement, nous sommes abonnés à NetGalley, une plateforme de centralisation des relations blogueurs qui nous permet de mettre à disposition une version ePub gratuite de nos publications en échange de la rédaction d’une critique. L’avantage de ce système est que nous n’avons pas à aller nous-mêmes à la recherche des influenceurs qui pourraient trouver un intérêt à nos publications : ce sont eux qui viennent à nous.

Parallèlement, nous continuons toutefois à arpenter les réseaux sociaux à la recherche de ces influenceurs pour leur proposer un SP.

De plus, nous participons régulièrement à l’opération « Masse Critique » de Babelio, qui consiste à envoyer des SP papier à des rédacteurs ayant manifesté un intérêt pour un titre donné.

Un autre aspect de notre politique marketing est la diffusion de newsletters aux libraires et journalistes, bien que cette stratégie ne nous semble pas la plus porteuse.

Christine Gilliet et Julien Poujol sur le salon l’Autre Livre en 2016

Quelle genre de relation s’établit avec les libraires indépendants ? A quels évènements culturels participes-tu ?

Nous faisons en sorte d’associer au moins une librairie indépendante à la sortie d’un livre : le lancement d’un titre en partenariat avec un collègue libraire est un passage obligatoire.

Par ailleurs, nous répondons très souvent présents aux invitations de notre agence régionale du livre, Occitanie Livre et Lecture, laquelle propose par exemple des journées de découverte de catalogues d’éditeurs auprès des bibliothécaires ou des séjours à l’étranger. Ainsi, Yovana se rendra au Salon International de l’Édition et du Livre en février 2019 à Casablanca.

Plus personnellement, quels sont les avantages de ton métier selon toi ?

Ce que j’aime dans ce métier, c’est qu’il est en pleine mutation. Il faut très régulièrement se poser la question de la façon dont on l’exerce – changer son approche marketing, sa fréquence de publications, faire évoluer son identité graphique, tester de nouveaux canaux de vente…

Et très clairement, la construction d’un projet de livre a quelque chose de magique : que cet objet culturel existant depuis des siècles et des siècles continue de résister à tous les nouveaux médias qui sont apparus entretemps, voilà qui impose le respect.

… Et les inconvénients ? En tant que petite maison tu dois t’occuper de tout, et ça doit être difficile de pouvoir vraiment décrocher non ? Attention au burn-out !

Oui, un petit éditeur se dit sans cesse qu’il peut mieux faire ! Mais il faut savoir gérer son temps et son énergie.

Les éditions Yovana au salon « Étonnants Voyageurs » en 2016

Je suppose que chaque jour est différent pour toi, selon les projets que tu gères, les évènements auxquels tu dois participer comme les salons du livres par exemple, mais peux-tu nous décrire une « journée type », dans tes baskets ? 

Tout d’abord, j’ai des routines quotidiennes : traiter les commandes du site web, aller voir le niveau du compte en banque, actualiser mon prévisionnel de trésorerie en fonction des paiements reçus et effectués, répondre aux mails, renseigner le tableau de bord des commandes réalisées, demander aux libraires de faire un point sur le dépôt après 3 mois de mise en avant, faire une veille journalistique sur les thématiques qui nous touchent dans le monde du livre, réaliser un post sur les réseaux sociaux…

Puis chaque période est marquée par un objectif principal : il s’agira parfois de faire avancer le travail éditorial sur un texte, de boucler un dossier de subvention, ou encore de penser à une stratégie de lancement d’un ouvrage

Et maintenant, les projets ! Peux-tu nous parler des livres à venir pour 2019 ? 

Très clairement, du fait de nombreuses restructurations internes, nous sommes en retard sur la création de notre programme éditorial ! Mais fin février sortira Les Sirènes du Kampuchéa, un récit nous plongeant dans le quotidien ubuesque d’un jeune humanitaire français qui eut, dans les années 80, le privilège de résider pendant deux ans dans le Kampuchéa post-Khmers rouges. Au fil des drames et des scandales, derrière l’ironie et le grotesque, s’y dégage un propos profondément humain sur une page méconnue de l’histoire contemporaine.

Suite à cette parution, nous devrions retourner en Amérique latine, certainement avec une deuxième traduction qui pourrait cette fois nous emmener en Uruguay.A

Qui sait, si jamais un des lecteurs pense avoir un joli manuscrit pour toi, où peut-il te l’envoyer  ?

Par voie numérique, sur contact@editions-yovana.fr ! Notre temps de réponse est parfois un peu long, mais nous avons fait des efforts ces derniers temps.

Enfin pour finir en beauté, un petit quizz

Le livre de ton enfance ?

Mon bel Oranger, José Mauro de Vasconcelos.

Ton livre préféré ? 

Toute la « Recherche » de Proust.

Détesté ?

Je vais donner le nom de ma dernière grosse déception : Un chagrin de passage de Françoise Sagan.

Ton écrivain préféré ?

Marcel Proust – ou, pour faire moins convenu, Bohumil Hrabal !

L’auteur avec qui ça ne passe pas ?

Le virtuose Eric Chevillard m’a emmené dans le sillage de sa détestation d’Alexandre Jardin…

Une adaptation au cinéma que tu as adorée ? 

Virgin Suicides

Une adaptation totalement ratée selon toi ? 

Trainspotting

Ton genre préféré ?

La littérature blanche en général.

Un livre que tu souhaites mettre en lumière / qui t’a touché, et pourquoi ?

Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal : le récit d’un éboueur qui donne du sens à sa destinée misérable en offrant une dernière demeure digne de ce nom aux ouvrages que le régime communiste destine au pilon. Un livre qui révèle l’infinie puissance de tout acte esthétique, même le plus vain.

Le livre que tu lis en ce moment ? 

La Possibilité d’une Île, de Michel Houellebecq. Ayant tendance à m’éloigner des ouvrages à succès, je ne m’étais encore jamais plongé dans son oeuvre.

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Merci à Julien de s’être pris au jeu de l’interview pour le blog ! 🙂 On le retrouvera d’ailleurs très bientôt dans un article plus « professionnel » discutant du marché de l’édition. En attendant, n’oubliez pas d’aller rendre visite à Yovana :

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Et sur leur site pour commander et s’inscrire à la newsletter !

One Reply to “Créer sa maison d’édition à 25 ans ? Dans la peau d’un jeune éditeur : Yovana, les livres qui vont vous faire voyager”

  1. C’est tout simplement passionnant ! Et hyper inspirant de lire ce genre de parcours, Julien a quand même une bonne dose d’audace haha ! Je ne connaissais pas du tout cette maison d’édition mais ça me donne envie de me renseigner. Merci pour la découverte et très bonne continuation à lui 😉

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