European Lab à la Foire du Livre de Francfort: le rôle de la littérature face à l’obscurantisme politique

La Foire du Livre n’est pas que littérature. Elle interroge sur des questions plus profondes, plus philosophiques, de culture, d’origine, de croyance mais aussi de politique. Le rôle de la littérature face au fait politique, voilà l’un des thèmes abordés lors du cycle de conférences organisé par le European Lab ce vendredi 13 octobre.

IMG_2748
Gaël Faye – Vercouter Manon ©

Petit Pays, de Gaël Faye

Ouvrage maintes fois cité au cours de ces rencontres, Petit Pays retrace la voix d’un enfant qui assiste à l’effondrement de ce que fut sa vie, une enfance plutôt heureuse, débridée, tumultueuse, où Gaël Faye restitue l’innocence de l’enfance face à un conflit sanglant. Il nous apprend, ou plutôt nous rappelle que « la violence peut faire irruption dans notre confort » ; l’image du cocon confortable se transforme en piège, l’étau se resserre, et la violence est à nos pieds.

Gaël Faye avait en effet à peine 12-13 ans lorsqu’il a commencé à écrire dans le contexte de guerre du Burundi : « cela m’apaisait, j’arrivais à mettre des mots sur ce que je ressentais car je n’avais pas accès aux discussions avec les adultes », un élément qui se retrouve d’ailleurs dans son livre avec le protagoniste de Petit Pays. On tente de protéger une innocence déjà pourtant souillée par l’évidence du massacre qui prend place devant nos yeux.

Face à la construction d’identités factices, à la « racialisation de la société coloniale », le rappeur Burundais choisit de s’exprimer avec légèreté : « en tant que métisse, je suis noir en France, blanc au Burundi. Comme on dit, « on a le cul entre les deux chaises », alors moi je réponds : asseyons-nous par terre. »

IMG_2751
Négar Djavadi – Vercouter Manon ©

Une urgence de la littérature face à la crise de la démocratie ?

Ainsi, face aux troubles politiques, faut-il invoquer l’urgence de la littérature ? Ou de la culture plus globalement ? « Tout est littérature » répond Faye. « On meurt car on cesse de croire en sa propre histoire » ajoute Kamel Daoud, dont son personnage de livre pense qu’il est responsable de la vie des autres, que son écriture dépend de la cohérence du village. Plus il écrit, plus la mort recule pour laisser place à la vie, et donc à la construction de son histoire.

Mais alors, quel rôle pour la langue comme outil littéraire dans l’expression de sa conscience politique ? Car le langage est un lieu de paradoxe : limité, c’est également le seul outil dont nous disposons pour évoquer les notions les plus complexes et les plus inintelligibles. Cependant l’individu n’illustre pas une langue, il n’est pas dans la précision du vocabulaire ; il a la nécessité de produire le langage, son langage, dans la constellation de langues où il se trouve et évolue.

Ainsi, malgré tout le sérieux de cet exercice, et malgré la fragilité inhérente aux fondations démocratiques, Kamel Daoud nous explique qu’il faut « s’amuser avec l’intelligence et l’écriture ». Il faut en effet faire preuve de légèreté, transcender l’identitaire pour puiser dans le potentiel créatif afin de faire face à ce que Patrick Chamoiseau nomme « l’assombrissement planétaire » d’un monde qui s’étouffe lui-même. Comme lorsque Pasolini parlait de la nuit fasciste, il nous faut aujourd’hui trouver des lignes de fuites, des possibilités, des espérances, des refus, des indignations, des insurrections de l’esprit, de l’imaginaire, de la créativité pour réveiller ce que l’homme a de plus fondamental.

IMG_2749.jpg
Kamel Daoud – Vercouter Manon ©

Créativité et bonté face à l’Histoire

Le pari de la démocratie, c’est de reconnaître chaque individu – demos kratos, étymologiquement. Pourtant nous sommes témoins d’un affaissement de la plénitude individuelle, d’un bug démocratique. La littérature permet donc de faciliter le surgissement de ce que les auteurs présents au cycle de conférences ont désigné comme « la bonté », et ce malgré l’aveuglement général des systèmes qui ne reconnaissent plus les êtres humains.

Ceux qui bravent ces lois, qui mettent en avant leur créativité, ce sont nos « lucioles » comme ils les nomment si poétiquement, contemporaines de nos ancestrales Lumières. Chaque écrivain incarne ainsi d’un côté une solitude langagière, mais également un porte voie capable d’élargir – régénérer même – la conscience générale. Après tout « la littérature a toujours eu cette force de montrer une histoire différente, la vraie histoire » précise Négar Djavadi, écho à Eric Vuillard qui déclarait le matin même : « le rôle du romancier est de mettre en lumière ceux qui n’y sont pas ». L’histoire n’est pas écrite par les vainqueurs.

IMG_2750.jpg
Patrick Chamoiseau – Vercouter Manon ©

Redonner sa place à l’individu

Afin de reconstituer la base démocratique au cœur de l’individu, Patrick Chamoiseau nous appelle à se tourner vers la culture, et plus précisément la littérature. Il faut donner davantage d’horizontalité aux processus politiques afin de les rendre plus inclusifs, empathiques, hospitaliers. En effet, « comment peut-on considérer l’être humain comme étranger à sa planète ? » s’interroge-t-il.

Aujourd’hui, les programmes politiques sont vides d’utopies. Que nous reste-t-il donc ? La littérature permet de nous évader de ce pragmatisme ambiant pour retourner à un éveil créatif : « l’art est un transformateur d’énergie. Il transforme nos perceptions, nos conceptions » pour Alain Damasio, qui conclut : « la littérature a un rôle à jouer dans la sphère politique ». N’est-ce en effet pas Balzac ou Zola qui mettaient en lumière la vie des petites gens, rendant concret le quotidien pour susciter des prises de conscience sociétales ? Après tout, Éric Vuillard explique, « ce que nous appelons littérature, est né avec les processus révolutionnaires et les hommes de lettres. La vie d’un parfumeur est d’autant plus passionnante que celle de Phèdre, car le parfumeur est plus accessible. »

La littérature épouse un processus émancipateur par le paysage politique et sociétal qu’elle dépeint de sa plume acérée. Il ne faut néanmoins pas oublier qu’à ne raconter que la vie du peuple on perd aussi ses responsabilités, comme l’illustre l’ouverture du dernier paragraphe de L’Ordre du Jour d’Éric Vuillard : « On ne tombe jamais deux fois dans le même abyme mais on tombe toujours de la même manière dans un mélange de ridicule et d’effroi. » D’où la nécessité d’allier créativité littéraire et conscience politique, et ce encore aujourd’hui.

IMG_2740.jpg
Eric Vuillard – Vercouter Manon ©

Article originellement écrit pour et accessible sur le blog de Francfort en Français.

One Reply to “European Lab à la Foire du Livre de Francfort: le rôle de la littérature face à l’obscurantisme politique”

  1. Merci pour ces souvenirs d’une journée particulièrement enrichissante ! 🙂

Leave a Reply

%d bloggers like this: