(FR/EN) Ma rencontre avec Ruben Östlund, réalisateur de The Square, palme d’or du Festival de Cannes / My encounter with Ruben Östlund, director of The Square, Palme d’Or in Cannes

English version is below, just scroll down 🙂

Suite à mon article précédent exprimant mon avis sur le film The Square que vous pouvez lire en cliquant ici, j’ai souhaité faire un deuxième article sur ma rencontre avec Ruben Östlund dans le cadre de la cinexpérience #72 organisée par SensCritique. Suite à la diffusion du film, un question réponse s’en est suivi.

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Où a-t-il trouvé l’inspiration pour le film?

Östlund a trouvé l’inspiration dans sa propre ville natale, Göteborg, où il y avait beaucoup de rackets dans les centres commerciaux pendant un certain temps. Il a eu accès à l’enquête et il s’est rendu compte qu’aucun adulte passant devant les agressions n’agissaient, et que les enfants ne demandaient pas non plus d’aide. Il a interrogé son père à ce sujet afin de mieux comprendre la situation, et ce dernier lui a dit que dans les années 50, il avait l’habitude d’être envoyé dans le centre-ville, une pancarte autour du cou avec son adresse. C’était la responsabilité de tous les autres adultes de s’assurer qu’il était en sécurité. Ainsi, tout le monde était en quelque sorte responsable de l’éducation des enfants, même des autres, alors qu’aujourd’hui, il y a clairement une éducation différente et une peur de l’étranger.

Dans ce contexte, ou plutôt ce changement de contexte, Östlund voulait imaginer un lieu de confiance et de responsabilité, un moyen de changer le contrat social. Deux Squares existent déjà en Suède et deux en Norvège aujourd’hui.

Quel était le point de départ? Quelles furent les réactions?

Une de ses invitations de musée d’art: c’était ça, le vrai point de départ pour le film. Le sujet qu’il a présenté a été très bien reçu par son public lorsque Östlund en a parlé, mais beaucoup pensaient que c’était utopique. Le réalisateur a voulu créer quelque chose « comme les passages piétons« . Il explique: « Nous sommes ceux qui contrôlent la ville, nous pouvons décider de ce qui est important », soulignant l’essentiel derrière le paysage médiatique: « vous avez besoin d’une exposition pour obtenir des votes en politique, d’une exposition conflictuelle donc. »

En effet, les démocrates suédois ont réalisé une étude qui montre que peu importe qu’ils soient au centre d’une bonne ou d’une mauvaise discussion, tant qu’ils sont le sujet de discussion. Par conséquent, un message politique qui n’est pas controversé et traite de nos valeurs humaines fondamentales n’est pas intéressant d’un point de vue médiatique puisqu’il évite tout conflit.

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Pourquoi donner un rôle si prédominant à la satire?

Le choix d’utiliser la vidéo YouTube opposée aux valeurs du Square dans le film est bien sûr juste une stratégie. Le pire ? Les médias le croient et tombent dans le piège « alors qui est cet artiste controversé? », « Quel est le nom de la pièce? »

La satire est très importante et prédominante dans le film d’Östlund, car il a vécu le comportement totalement décalé des médias lui-même: « Pendant les attentats du Bataclan à Paris, il y avait des clips en direct sur les sites suédois, mais vous deviez regarder une publicité avant d’accéder aux vidéos pour savoir ce qu’il se passait! » C’est un exemple clair de ce que nous appelons «l’économie de l’attention»: tout doit être grandiose, remarquable, vu.

Comment considérer l’action générale?

Quand il travaillait sur Play, la première communauté fermée était en train de s’ouvrir, et elle fut comparée par un de ses amis journaliste avec le phénomène de mafia – l’idée derrière étant « nous n’acceptons pas les règles en dehors des nôtres ». Donc, Östlund a commencé à se demander: « comment considérons-nous l’action commune, générale, sociétale? »

Le premier objectif pour lui: « le comportement sociétal dans son ensemble ». Il explique: « Qu’est-ce qui se passe dans l’espace public? Comment recréer le contrat social et les liens? » En outre, il ajoute que cela ne devrait pas être une contradiction pour lui de faire un film drôle: « un contenu important n’est pas nécessairement synonyme de morosité. »

Que penser de la lâcheté, de l’égoïsme qu’il illustre à travers ses personnages dans The Square?

La lâcheté prend racine dans le fait que les gens n’ont aucune référence, aucun exemple, personne à admirer. Östlund a un véritable intérêt pour la sociologie qui se reflète dans tout son film. En tant que tel, The Square met en évidence l’appareil interne – intime même – du comportement humain. Dans cette optique, il nous propose une approche très humaniste même si les personnages – nous – échouons. Les protagonistes sont soumis à plusieurs expériences, dont les conclusions soulignent que «plus on est dans une pièce, moins on est enclin à prendre ses responsabilités».

Le réalisateur suédois déclare d’ailleurs : « Nous avons vu trop de héros dans trop de films ». C’est pourquoi il s’intéresse à l’échec. En tant que tel, son film sert également de miroir pour le public. Par exemple, pendant la scène du banquet, tout le monde est en smoking et robe dans une magnifique salle de bal … comme à Cannes.

En fait, une grande partie de la scène a été improvisée. L’acteur, Terry Notary, a notamment travaillé pour La planète des singes. Ils voulaient que le public ait une expérience de peur, donc, il y a eu une première prise au cours de laquelle le public ne savait pas ce qui allait se passer.

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Le Square est-il une comédie ou une tragédie?

Ce qui est intéressant, c’est qu’en dépit de son message universel et pacifique, The Square est aussi très satirique et dur à certains égards, ce qui l’a conduit à être qualifié de tragédie dans certains pays et de comédie dans d’autres. En effet, ils ont remporté le prix de la meilleure comédie aux États-Unis, où ils font ce genre de distinction de genre cinématographique, et Ruben était surpris. Lui-même le décrirait simplement comme une tragi-comédie, comme tous ses films, parce que «la vie ressemble beaucoup à ça». Un sentiment qui s’incarne bien dans le film « Le charme discret de la bourgeoisie » de Buñuel, duquel il s’est inspiré.

Qu’en est-il du rôle de la confiance dans la société?

L’idée du Square est simple, mais complexe. Cela soulève la question des frontières, de l’impact de la densité, de la géographie, mais aussi, moins empiriquement et plus philosophiquement, de la confiance.

La confiance dans la société a été comparée à un récif de corail par un de ses amis, en ce sens qu’il existe un point de basculement après lequel tout peut être détruit et disparaître. Par conséquent, même si nous ne pouvons pas respecter nos normes chaque fois que nous devrions essayer de le faire aussi souvent que possible afin d’éviter d’atteindre ce point de bascule.

L ‘«effet spectateur» ou «l’apathie du témoin» est un phénomène réel qui se produit dans nos sociétés aujourd’hui. Même dans les pays scandinaves, qui sont généralement si appréciés pour leurs lois sociales, leur tolérance et leur inclusivité. En effet, Östlund explique que jusqu’en 2005 il y avait un fort niveau de confiance en Suède, mais cela a commencé à diminuer quand la ville – et d’autres – se sont agrandies.

« Avec les lois Schengen », explique-t-il, « nous avons vu une affluence de mendiants dans les rues en Suède, et nous en avons fait un problème individuel, mais qu’en est-il de l’augmentation des impôts pour les plus riches? C’est un débat qui n’existe même pas aujourd’hui parce que nous avons une approche très libérale de la politique et des questions sociales. »

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Pourquoi l’art contemporain a-t-il été choisi pour illustrer une question sociale / sociétale?

Ruben est professeur de cinéma en Suède, et les Beaux Arts sont juste devant son école. En outre, le discours sur l' »Exposition / non-exposition » au début du film a été écrit par un collègue professeur. « Je ne lui ai toujours pas dit que j’avais utilisé ça« , alors il agit comme si rien n’était différent, plaisante-t-il.

En outre, il se réfère à l’idée qu’il y a bien la même chose dans tous les musées: « un Giacometti, un Warhol, des néons … » Le Suédois déplore le « manque de lien entre visiteurs et œuvres d’art », qui est contradictoire voire contre-intuitif puisque les visiteurs se rendent dans un musée justement pour faire l’expérience de l’art. Peut-être en ce sens le manque de connexion entre art et individu pourrait se traduire de façon similaire par un lien endommagé entre la société et ses individus: notre société libéralisée n’est plus capable de nous protéger comme elle est censée le faire dans le contrat social et nous a rendus étrangers les uns aux autres.

En fait, l’art est encore plus satirique dans la vraie vie que le film. La scène du banquet reflète quelque chose qui s’est passé en Russie, quand un artiste imitant un chien a mordu la fille du conservateur !

Que sont les musées? « Miroirs et pierres » répondit un de ses amis. Par conséquent, il y avait aussi un désir de montrer comment la scène artistique contemporaine peut dessiner de nouvelles idées sur la façon dont la société devrait être, comment elle peut présenter des idées utopiques et où aller à partir de là. Östlund prend l’exemple de Duchamp et de son urinoir il y a près d’un siècle: «c’était provoquant, mais aujourd’hui nous sommes coincés il semble».

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Est-ce que The Square est expérimental? Romantique?

Dans le film, la satire est très présente. Tout le monde est comparé, jugé. En fait, sur le plateau, des mendiants roumains riaient.

D’ailleurs, ils sont décrits comme les sans-voix aujourd’hui dans nos sociétés, mais ils sont aussi filmés comme tels dans le film (ils n’ont quasiment pas de dialogue) parce qu’Östlund ne voulait pas quelque chose de romantique ou de sentimental: «il est facile de filmer la pauvreté comme quelque chose de triste ». Dans cette optique, peut-être que le carré peut apparaître comme expérimental concède-t-il.

Ruben illustre sa présentation en parlant d’une émission de télévision française qui a été basée l’expérience de Milgram, et où seulement deux personnes, un électricien et un citoyen d’un pays communiste, ont refusé d’envoyer de l’électricité à quelqu’un d’autre à la télévision pour de l’argent. « C’est parce que nous avons l’expérience et les connaissances nécessaires que nous faisons le bon choix, mais quand nous ne le faisons pas, ce n’est pas parce que nous sommes fondamentalement mauvais ».

Avec son film, il nous exhorte: « Si quelque chose ne va pas, créez votre propre groupe, nous devons comprendre et être conscients de notre comportement au lieu de mettre la culpabilité sur le comportement individuel. »


Following my previous article about what I thought of The Square, that you can read here, I wanted to write a second article about my meeting with Ruben Östlund thanks to the cinexperience #72 organized by SensCritique.

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Where did he find the inspiration for the movie ?

He actually find his inspiration in his own native city, Göteborg, where there were a lot of rackets in malls for a time.  Östlund got access to the inquiry and he realized no adults passing by were doing anything and children were not asking for help either. He asked his father about this in order to understand the situation better, and the latter told him that during the 50s he was sent downtown, a sign around his neck and his address on it. It was the responsibility of all the other adults to make sure he was safe. As such, everyone was sort of responsible for the upbringing of everyone’s children whereas today, there is clearly a different education.

In this context, or this change of context rather, Östlund wanted to imagine a place to give trust and take responsibility, a way to change the social contract. Already two squares exist in Sweden as well as two in Norway today.

What was the starting point ? What were the reactions ?

One of his art museum invitation: that was the true starting point for the movie. The topic he presented received a very good reception from people when Östlund talked about it but a lot of people thought it was utopian. But the director wanted to create something « like the pedestrian crossing path ». He explains: « We are the ones in control with the city, we can decide what is important », pointing out the main thing with the media landscape: « you need exposure to get votes in politics with means conflict. »

In fact, the Sweden democrats did a study realized that it did not matter whether they were at the center of good or bad talk basically, as long as they were the topic of discussion. Therefore, a political message that is not controversial and deals with our basic human values is not interesting from a media point of view.

Why give such a predominant role to satire?

The choice to use the completely inappropriate YouTube video opposed to the values of the Square in the movie is of course just a strategy. The worst ? The media believe it and fall into the trap « so who’s this controversial artist ? », « what’s the name of the piece? »

Satire is very important and predominant in Östlund’s movie, because he experienced some things himself: « during the Bataclan attacks in Paris, there were live stream images available on Swedish websites, but you had to watch an ad before accessing the footage ! » This is a clear example of what we call the « attention economy »: everything needs to be grandiose, remarkable, seen.

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How do we look upon any ideas about a common role ?

When he was working on Play, the first gated community opened and it compared by one of his journalist friend with phenomenon called mafia – meaning « we do not accept the rules outside of ourselves ». So Östlund started asking himself: « how do we look upon any ideas about a common role ?« 

The first goal for him: « societal behavior as a whole« . He elaborates : « What’s in the public space ? How to recreate social contract and links? » Furthermore, he adds that it should not be a contradiction for him to make a funny movie: « important content is not necessarily synonymous with gloominess« 

What to think about the cowardice, the egoism he exemplifies through his characters in The Square ?

Cowardice takes root in the fact that people do not have any reference, nobody to look up to. Östlund has a genuine interest in sociology that reflects throughout his movie, as such, The Square points out the internal apparatus of human behavior. In that light, he offers us a very humanistic approach even though the characters – we – fail. The protagonists are put through little experiments, the conclusions of which highlight that « the more we are in a room, the less we are encline to take responsibility. »

This is alright for the Swedish director who declares: « We have seen too many heroes in too many movies ». That is why he is interested in failure. As such, his movie also serves as a mirror for the audience. For instance, during the banquet scene, everyone is in tuxedo and gowns in a magnificent ballroom… like they were in Cannes.

Actually, a large part of the scene was improvised. The actor, Terry Notary, is a motion capture artist who notably worked for The Planet of the Apes. They wanted the audience to have an experience of fear, therefore, there was a first take during which the audience did not know what was going to happen.

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Is The Square a comedy, or a tragedy ?

What is interesting is that despite its very universal and peaceful, full-of-love message, The Square is also very satirical and harsh in some ways which has led it to be qualified as a tragedy in some countries, and a comedy in others. Indeed, they won best comedy prize in the US, where they do that kind of genre distinction, and Ruben was surprise. Östlund would simply describe it as a tragi-comedy, like all his movies, because « life is very much like that. » A feeling that is well embodied in the movie « The discreet charm of the bourgeoisie » by Buñuel.

What about the role of trust in society?

The idea of the Square is simple, yet complex. It brings up the question of borders, the impact of density, geography, but also, less empirically and more philosophically, trust.

Trust in society has been compared to a coral reef by one of his friend, in the sense that there exists a tipping point after which everything can be destroyed and disappear. Therefore even if we can’t live up to our standards every time we should try to as often as possible.

The « spectator effect », or « witness apathy » is a real phenomenon happening in our societies today. Even in Scandinavian countries that are usually so highly praised for their social laws and their tolerance and inclusiveness. Indeed Östlund explains that until 2005 there was a high level of trust in Sweden, but this started to decrease when the city got bigger.

« With the Schengen laws, » he explains, « we saw an affluence of beggars on the streets in Sweden. We made it an individual problem. What about raising tax for the richest to solve the beggar situation ? That is a debate that still does not exist because we have a very liberal approach to politics and social matters. »

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Why contemporary art to illustrate a social/societal matter?

Ruben is a movie teacher, and the Beaux Arts are right in front of his school  in Sweden. Furthermore, the « Exhibition/non exhibition » talk at the beginning of the movie was written by a fellow professor. « I still have not told him I used that« , so he acts like nothing is different, he jokes.

In addition, he relates to the idea that there is indeed quite the same thing in every museum: « a Giacometti, a Warhol, néons… » The Swede rues the « lack of connection between visitors and works of art« , which is a shame because the visitors go there to experience art. Maybe in that sense that lack of connection could be translated to that between society and its individuals: our liberalized society is no longer able to protect us as it is supposed to in the social contract and has made us alien to each other.

In fact, art is even more satirical in real life than the movie. The banquet scene mirrors something that happened in Russia, when an artist imitating a dog bit the curator’s daughter for instance. 

What are museums ? « Mirrors and stones » one of his friends answered. Therefore there also was a desire to point out how the contemporary art scene can draw new ideas about how society should be, how it can present utopian ideas and where to go from there. Östlund takes the example of Duchamp and his urinoir almost one century ago: « it was made to provoke. But today we are stuck. »

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Is The Square experimental ? Romantic ?

In the movie, satire is very present. Everyone is compared, judged. In fact on the set, actual Romanian beggars were laughing. 

By the way, they are described as the voiceless today in our societies, yet they also are depicted as such in the movie because Östlund did not want something romantic, or sentimental: « it’s easy to film poverty as something sad. » In that light, maybe the Square can appear as experimental.

Ruben illustrates his talk with Milgram’s experiment and the French TV show that was based on it, where only two persons, an electrician and a citizen from a communist country, refused to send electric power to someone else on TV for money. « It is because we have the right experience and the right knowledge that we do the right thing. However, when we don’t, it’s not because we are bad« .

With his movie, he urges us: « If something is wrong, create your own group, we must understand and be aware of our behavior instead of putting guilt on individual behavior. »

 

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