Revenir à l’essentiel

Nous vivons une période étrange, et je ne cesse d’y penser. Chaque jour, mon esprit oscille entre « suis-je en train de rêver » et « ce n’est qu’une crise qui va passer ».

Les pays se replient sur eux-mêmes. Les magasins ferment. Les réunions et la balades sont interdites. On ne peut plus voir nos proches, nos amis. Se toucher, s’embrasser. La majorité des gens ne peut plus travailler. Les étales se vident. Les habitants des grandes agglomérations fuient. Sortir de chez soi est risqué. Certains ont perdu leur emploi, leur entreprise. D’autres des vies.

La sentence est tombée : nous devons rester chez nous.

Plus j’y pense, plus il me semble qu’un équilibre semble s’opérer. A force de tirer sur la corde, tout cela n’était-il pas prévisible ? Peut-être y a-t-il des enseignements à tirer de cette situation ?

*

A une période où certains tentent de faire entendre les dangers des conséquences du réchauffement climatique, les Etats ne semblent pas être capables de mettre en place des mesures importantes pour préserver notre planète et les futures générations. « On verra plus tard », « nous n’avons pas d’argent », « ce n’est pas la priorité »… Mais c’est quoi la priorité au juste si nous n’avons pas de futur ?

A une période où nos sociétés exhortent de construire, construire, construire, toujours plus. Accumuler, acheter… il ne semble pas y avoir de solution pour répondre à l’accroissement des besoins, mais surtout à l’accroissement de la population mondiale. On construit des appartements toujours plus petits, des immeubles toujours plus hauts… Et quand il n’y a plus de place, on défie les lois de la nature et l’on construit sur l’eau, jusqu’à créer des îles artificielles. Nous n’avons plus un rapport de respect envers notre Terre, mais de domination.

A une période où les cas de stress, dépression, de burn-out sont toujours plus nombreux, nous peinons encore à libérer et normaliser la parole autour du mal-être. Parler de santé mentale est encore mal compris, car après tout, ce ne sont que des « maladies invisibles », et « tout est dans la tête ». Si tu veux être heureux, sois heureux, non ? Ah, ça ne marche pas comme ça ? Nous nous taisons et tachons de faire bonne figure de peur d’être jugés, et on se dit que nous ne sommes pas normaux, mais que ça va passer. On s’abrutit de cachets, après tout c’est bien connu, les médicaments c’est la solution à tout et c’est plus facile que de parler.

A une période où l’enseignement souffre de réformite aiguë, nous nous rendons compte que ce que l’on nous apprend à l’école s’éloigne de plus en plus de la réalité professionnelle. Quid de répondre à un appel d’offre ? faire ses comptes ? créer une boîte ? lever des fonds ? faire un devis ? trouver des financements ? La société laisse tomber les professeurs, et on laisse tomber les jeunes qui n’auront pas les clés pour évoluer dans le monde que nous allons leur laisser. Nous leur donnons des leçons pour un monde qui nous même nous dépasse.

A une période de chacun pour soi, on remarque que la vie est devenue une compétition, on grandit en nous disant que « la vie c’est pas facile, tu verras ». Et quand on arrive à cette vie d’adulte, les premiers jobs, les premières vraies responsabilités, les premières peurs d’adulte… on se surprend nostalgique d’un temps où tout semblait plus facile. On écoute les vieilles générations se plaindre des millenials et des Gen-Z qui « ne comprennent rien et font n’importe quoi », tandis que ces derniers se plaignent de l’état dans lequel leurs parents et grands parents leur laissent la planète. Du coup, on leur dit juste « ok boomer » parce qu’on sait qu’on ne changera pas leurs convictions ni leurs croyances ; et on change les choses à notre échelle sans se soucier d’eux. Chacun évolue de son côté.

A une période où l’on nous pousse à être toujours plus ouvert aux autres, aux opportunités, à sortir, on nous fait miroiter que le succès et le bonheur sont intrinsèquement liés, et que c’est en allant à l’événement networking du mardi soir que vous aurez une impression de réussite sociale. Que c’est en allant au cours de yoga sur un rooftop avec vue sur la tour eiffel et golden latte au matcha bio offert à la fin que vous vous sentirez mieux. Que c’est en rejoignant tels clubs, en s’abonnant à telle newsletter, et en regardant cette chaîne youtube que, enfin, vous vous sentirez épanoui. Le bonheur nous est présenté comme venant de l’extérieur. Il est instrumentalisé, il n’est devenu qu’un pur produit du capitalisme que l’on peut se procurer comme l’on achète son pain le matin à la boulangerie. On nous vend le fait d’être heureux, mais on ne réalise pas que ce qu’il faut apprendre c’est le contentement.

A une période où tout se passe dans l’urgence, nous avons redéfini la notion de vitesse. « Dépêche-toi ! » ou « j’ai pas le temps » est notre mantra de la journée ; c’est la phrase que nos enfants entendent le plus ; c’est ce qu’on attend le plus des gens (qu’ils reviennent vers nous tout de suite, avec une réponse), mais aussi des objets (« il me faut la 5G là pour charger cette vidéo ! »). La vitesse est devenue une mesure de réussite sociale. Plus on va vite, plus on fait de choses, plus on est valorisé. Et forcément, quand on est valorisé, on se sent bien mieux, non ?

A une période où l’on doit toujours être plus performant, plus parfait que la perfection, plus efficace, nous poussons nos limites au maximum. On se donne corps et âme dans tout ce que l’on fait sans se rendre compte à temps que notre corps, et notre âme, se morcèle un peu plus à chaque fois que l’on tente de l’étendre davantage : regarder ses mails de boulot soir et weekend compris, les vacances ça n’existe pas vraiment ; passer du temps avec sa famille ; manger sain ; faire du sport régulièrement ; apprendre un instrument de musique ; bien tenir sa maison ; faire ses produits ménagers maison ; être un hôte modèle ; lire un livre par semaine ; apprendre une deuxième, troisième, quatrième langue ; regarder des documentaires pour se cultiver, mais se tenir au courant des dernières séries à la mode ; bien alimenter son feed instagram ; entretenir ses relations sur les réseaux sociaux ; publier de jolies images qui font rêver pour montrer à quel point notre vie est parfaite ; garder le contact avec ses amis mais en ne leur donnant que le positif ; cuisiner 100% maison, bio, et local, faut pas déconner, notre corps est un temple dont il faut prendre soin ; c’est d’ailleurs pour ça que vous faites vos cosmétiques maison ; il faut méditer 1h par jour ; pratiquer le yoga tous les matins dans le cadre du miracle morning en se levant à 5h30 tous les jours (comment ça vous n’avez pas lu ce livre ?) ; sourire ; être heureux, tout le temps ; positiver ; identifier quel objet vous procure de la joie ou pas, car vous avez aussi bien entendu lu La magie du rangement de Marie Kondo ; ne pas râler ; faire son journaling dans son bullet journal tous les matins ; jeter un oeil à sa to do list quotidiennement pour ne pas oublier vos objectifs ; ramener toujours plus de contrats pour avoir la meilleure prime ; s’acheter le dernier iPhone ; être minimaliste car c’est dans le vent ; mais s’acheter un robot de cuisine à plus de 1000 balles car, quand même, « on peut tout faire avec » ; profiter de la vie maintenant ; se serrer la ceinture pour « plus tard » ; jalouser la vie parfaite des autres sur instagram en oubliant que vous-même vous postez vos meilleurs moments ; tenter de se réinventer tous les 1er janvier, puis dire f*ck it au bout de deux mois…

*

Et nous voilà finalement aujourd’hui en confinement. Le mot n’est pas officiellement prononcé, mais nous l’avons tous compris. Seul avec nous même ; pour les plus chanceux, avec quelques proches.

Je suis partagée car je vois à la fois des personnes qui semblent ne rien respecter et qui vident les supermarchés, continuent de se promener dans les rues, serrent les mains de leurs proches âgés, sont les premiers à lancer la pierre sur les réseaux sociaux à quiconque leur semble se comporter de façon incorrecte, qui abandonnent leurs animaux par peur d’être contaminés…

Pour autant je vois aussi des personnes qui s’aiment et se soutiennent, qui offrent des abonnements gratuits à leur contenu (cours de sport et de yoga, chaines de TV en clair) ; je vois des gens qui jouent le jeu et qui partagent leur aventure de confinement en ligne pour motiver les autres, ou des memes humoristiques pour propager la bonne humeur ; je vois des soignants qui prennent soin de nos malades et se mettent à risque tous les jours ; je vois des chaines de lecture se créer, des gens qui prennent ce temps pour écrire le livre qu’ils ont toujours rêvé d’écrire ; des gens qui chantent, dansent, prennent l’apéro par écran interposés ; des poissons qui reviennent dans les eaux de Venise, des canards qui se baladent dans les rues vides, des dauphins qui reviennent dans des ports…

Dans un sens, nous n’avons jamais été si proches qu’aujourd’hui. Nous sommes en communion, en symbiose : il n’a jamais été aussi facile de comprendre l’autre car nous sommes tous dans la même situation. L’humanité reprend sa place comme une entité qui fait partie du fonctionnement de cette planète, et non comme une entité qui la domine.

*

Nous sommes aussi :

A une période de basculement, où les mesures de confinement prises par nos Etats permettent de faire baisser le taux de pollution, ce que nous ne pensions plus possible. La nature reprend ses droits et nous pouvons prendre conscience qu’un autre mode de fonctionnement est possible.

A une période où la construction qui s’opère est intérieure. Enrichissons-nous de ce qui nous nourrit plutôt que de ce qui nous détruit. Elevons notre conscience, choisissons les contenus que nous consommons.

A une période où nous pouvons relâcher le stress, abandonner les soucis du quotidien. Oui, la période est inquiétante, mais nous faisons notre part. Soignons nos maux, nos souffrances, notre âme. Prenons soin de nous, aimons-nous. La période n’aura jamais été aussi propice pour faire la paix avec soi-même.

A une période où l’enseignement se dématérialise et chacun doit s’adapter. Apprenons autrement. C’est aussi l’occasion d’ouvrir ses horizons (sans pour autant délaisser ses révisions pour les plus jeunes !) d’apprendre ce qui nous semble utile, mais aussi ce qui nous donne vraiment envie.

A une période où paradoxalement on ne peut plus voir ses proches, mais l’on a jamais été aussi proches. Nous sommes appelés à développer nos responsabilité partagée, notre appartenance à la communauté en est décuplée. On s’appelle, on skype, on FaceTime, on sms… On prend soin des siens mais aussi des autres. On ne peut plus s’embrasser, mais on verbalise nos sentiments. On ne peut plus se toucher, mais on transcende cela par écran et téléphone interposés.

A une période où il faut rester chez soi pour sauver des vies. C’est pourtant si simple.

A une période où le temps ne s’écoule plus. Chez vous, vous êtes maître de ce que vous faites. Il n’y a plus de stimuli extérieurs pour nous parasiter, c’est l’occasion de réfléchir à ce qui nous intéresse vraiment, et à ce dont nous nous servions pour nous distraire de ce que nous refusions de voir… Le temps parait long à ceux qui (re)découvre l’ennui. Pour d’autres la période n’aura jamais été aussi excitante tant les possibilités qu’elle offre sont nouvelles et illimitées. Tout est une question de perspective.

A une période où la perfection et le jugement sont suspendus. Nous sommes, pour tous ceux confinés, en pyjama, à regarder netflix, à lire, à faire des jeux de société, à redécouvrir le plaisir de la cuisine. Il n’y a rien à juger, rien à « faire mieux que les autres ». Aucun standard, et pourtant la vie continue. N’est-ce pas fabuleux ?

*

Soutenons-nous, partageons, profitons de ce moment comme suspendu de tout. Une brèche semble s’être créée, une opportunité : celle de s’ouvrir l’esprit, de réfléchir à ce que tout cela signifie, à ce que notre Terre nous dit, à notre contribution à l’humanité. Les modalités du jeu ont changé, l’espace d’un temps, mais ne nous arrêtons pas de créer, de penser, de partager, et tout simplement de vivre pour autant.

La crise que nous vivons aujourd’hui peut être vue comme une façon au cosmos de se rééquilibrer. C’est un avertissement également : tout peut disparaître, et nos préoccupations du quotidien sont finalement bien triviales quand nous vivons une crise mondiale, que nos proches sont touchés, que nos vies sont menacées. D’une certaine façon, c’est aussi une chance pour nous, de nous rééquilibrer. A nous de savoir la saisir, pour que le processus de reconstruction qui suivra ne reprennent pas les mêmes erreurs du passé.

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